L’amour moteur de tout

Au début de mon adolescence, le regard d’amour éperdu que je portais à ma petite amie du même âge était l’expression vivante, pure et inaliénable de ma croyance en un amour intemporel et éternel. C’était essentiel et au sommet de tout, comme le début et la fin de toute chose, la raison évidente de l’existence du monde et de Dieu. Je sentais couler en moi un sang d’amour que rien ne pouvait détourner.

Mon cœur enflammé ne battait que pour ce bel amour juvénile, les pores de ma peau en permanence en captaient l’essence même. Je me souviens encore des efforts heureux que je produisais à la sortie de l’école pour la devancer de quelques minutes sur le chemin du retour vers chez moi, l’attendant à califourchon sur mon vélo au coin du carrefour nous séparant jusqu’au lendemain.  A cet endroit, fébrile et souvent essoufflé, je guettais le passage du bus qui la ramenait chez elle. Et au moment où il passait devant moi, bravant les regards médusés des autres occupants pour ne chercher que celui de ma bien-aimée, je lui envoyais un signe de la main et un baiser qui s’envolait vers elle pour venir toucher son visage ravi. Il me revenait alors en écho un geste tendre, un sourire, ou un baiser furtif en retour du mien qui me remplissait d’un bonheur insondable et inoubliable.

Aussi un jour n’y tenant plus de tant de bonheur je me suis confié naturellement et spontanément à ma maman, alors qu’elle était devant l’évier affairée à  la vaisselle. Je lui confiais avec fébrilité  le fruit de ma découverte de ce sentiment nouveau et tant bien que mal l’immense plaisir d’amour qui m’habitait, avec une certaine appréhension car c’était un peu la mettre en concurrence, elle, qui jusque là était ma préférée. Avec courage je lui livrais donc en toute innocence que cet amour là qui m’animait d’une joie profonde était pour moi j’en étais sûr, le premier et le dernier… Elle m’a regardé, amusée par mes propos.
Quelle ne fut pas mon effroyable déception de l’entendre aussitôt me dire avec un sourire dans les yeux, que cet amour ne durerait sans doute pas, que j’étais bien trop petit pour comprendre l’ampleur de ces choses là et que j’aurai le temps de changer d’avis, la vie me réservant bien d’autres surprises…
Mais pour moi, la surprise c’était dans l’instant, un monde s’effondrait en moi, elle n’avait pas entendu mon cœur parler. Le ton de son affirmation ne me laissait aucune interprétation possible quant à la suite de cet amour, j’étais décalé, coupé de mon rêve. J’étais désarçonné, terrassé, effondré par le poids de ses certitudes.  Et venant de celle là même que je vénérais,  je ne pouvais plus rien lui montrer en sincérité tellement la douleur que je venais de ressentir en plein cœur m’était insupportable et me paralysait.

Elle avait sans doute voulu me prévenir ma maman à sa façon, que j’allais souffrir, être déçu plus tard, comme elle a dû l’être en son temps, avec le sentiment d’être passée à côté d’un grand amour impossible qui parlait à son cœur et qu’elle n’avait pas écouté… La souffrance qui l’habitait encore la justifiait dans son choix de vie et la poussait à me prévenir en me mettant en garde comme elle le faisait. Ainsi c’est par amour, certes maladroit, qu’elle a cru bien faire dans l’instant en vue de  m’éviter pour plus tard des souffrances d’amour inutiles…

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